Évoquer la bienveillance

Évoquer la bienveillance impose d’entrée de jeu de définir ce que l’on entend par bienveillance. Si vous explorez les dictionnaires, les livres de philosophie ou de linguistique, vous trouverez sans doute autant de définitions qu’il y a d’auteurs. Ajoutez à cela le sens que lui en donne l’usage commun et vous serez tentés de conclure qu’il est vain de s’attarder à définir la bienveillance tant ses acceptions sont divergentes.

En ce qui me concerne, je ne suis intéressé par les définitions que dans la mesure où elles m’apportent quelque chose, qu’elles me font avancer. J’ai déjà, par le passé consacré beaucoup de temps à lire, réfléchir et échanger sur ce mot « bienveillance ». Je crois en avoir retiré des éléments qui m’ont réellement changé, dans ma vision des choses comme dans ma manière de vivre. C’est ce que je veux vous partager dans cet article.

Dans Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard fait appel l’étymologie latine (bene-vole) pour définir la bienveillance comme « vouloir le bien de l’autre ». Personnellement, j’estime que la référence à l’autre n’est pas présente dans l’origine latine du mot. Selon moi, elle n’évoque que la « volonté du bien ». On retrouve cette signification dans le terme bénévole qui définit l’état d’une personne qui agit de manière volontaire, gratuitement, dans le cadre d’une ONG, d’une organisation charitable pour apporter quelque chose à la société, ou à des personnes en difficulté. Même si le bénévolat s’est réduit au sens d’une activité non rémunérée, elle conserve néanmoins la dimension de « vouloir le bien ». On imagine en effet mal qualifier de bénévole un casseur dans une manifestation, même s’il agit « gratuitement ».

C’est à la lecture du livre « La Stratégie de la Bienveillance », écrit par Juliette Tournand, que j’ai choisi de voir dans le terme bienveillance l’association de bien et veillance. Ce qui m’a attiré est le fait que veillance induit l’idée d’une action. C’est une nominalisation du verbe veiller. Si je veille, je suis attentif, éveillé, conscient. Le mot bien, je l’étends à la notion de bien-être quand des personnes – et même des animaux, mais aussi des plantes et dans notre conscience collective du moment ajoutons-y la planète – sont concernées. Bien est le reflet d’un état. Les choses peuvent aller bien ou moins bien. La bienveillance devient ainsi plus que l’expression d’une volonté elle devient l’attention que je porte pour aller vers une situation qui soit bien. La bienveillance est donc une attitude qui consiste à veiller pour contribuer à nourrir, à développer une situation pour qu’elle soit bien, pour qu’elle soit source de bien-être. Naturellement, cette veille induit la notion d’action. C’est l’ambiguïté du mot attitude qui n’est pas qu’une posture, mais inclut une action. On peut même affirmer que l’attitude est une action. La posture qui en découle est un instantané de cette action.

Le hic, lorsque l’on parle de bienveillance, c’est qu’on y associe une volée d’autres termes qui lui sont plus ou moins associés, mais engendrent une certaine confusion si leur lien n’est pas clarifié. C’est le cas de mots tels que altruisme, gentillesse, empathie voire même amour.

Pourtant les distinctions sont assez aisées à faire, du moins si nous voulons que la définition de ces mots puisse être plus qu’un séduisant gargarisme verbal.

Mathieu Ricard (Plaidoyer pour l’Altruisme) fait appel au Larousse pour définir l’altruisme comme le souci désintéressé du bien d’autrui. Dans son ouvrage devenu une référence – et, c’est intéressant de le noter, sous-titré « La Force de la Bienveillance » –, il insiste sur l’importance de l’intention qui motive l’acte altruiste. Il cite également Daniel Batson qui déclare que « l’altruisme n’est pas tant une manière d’être qu’une force motivante orientée vers un but ».

C’est sans doute cela qui le distingue de la bienveillance : l’altruisme est un élan vers l’autre alors que je définis personnellement la bienveillance comme une attitude. L’altruisme nourrit un lien, une relation à l’autre qui nous pousse à veiller à ce que l’autre soit bien, que ses besoins, voire ses désirs soient satisfaits. On retrouve de l’altruisme dans la bienveillance. Toutefois, je vois dans la bienveillance une dimension plus globale. Elle vise plus au bien de l’ensemble qu’au bien d’une ou plusieurs personnes en particulier comme semble nous y inviter l’altruisme. Si la bienveillance inclut un sentiment d’altruisme vis-à-vis de l’autre elle s’étend également à tous les autres, mais surtout elle m’inclut moi. Et la bienveillance va même plus loin. Elle inclut également le système, l’environnement et – je l’évoquais plus haut – la planète. En conséquence, on peut dire que la bienveillance ajoute l’écologie à l’altruisme. C’est ainsi que dans une démarche de bienveillance, je peux être amené à entrer en conflit avec une personne si celle-ci, ne pensant qu’à son propre intérêt, était amenée à agir de manière à engendrer des inconvénients, des dégradations, des dommages à d’autres, mais aussi à l’environnement.

Si je fais preuve d’altruisme envers une personne, je peux être amené à m’oublier, à me sacrifier. Cet altruisme qui m’oblitère n’aurait dès lors plus rien à voir avec la bienveillance.

Pour résumer, l’altruisme dans sa formule excessive serait l’application du biblique « aime ton prochain comme toi-même » en oubliant le « comme toi-même ».

Voyons maintenant l’empathie.

L’empathie est une compétence qui s’avère très utile pour la bienveillance. 

Dans le souci de définir les mots pour qu’ils me soient utiles, il me parait intéressant de distinguer l’empathie de la sympathie. Mathieu Ricard définit l’empathie comme étant « la capacité d’entrer en résonance affective avec les sentiments d’autrui et de prendre conscience de sa situation ». Faire preuve d’empathie, c’est me montrer capable de me mettre à la place de l’autre tout en restant conscient de rester qui je suis.

En contraste avec cette définition de l’empathie, je définirais la sympathie comme la capacité de participer à la peine ou au plaisir d’une autre personne. Cette définition écarte délibérément pour le propos qui nous occupe, le sens le plus commun du mot qui est d’être le penchant qui m’attire vers une autre personne. L’avantage de cette distinction est d’identifier ma capacité de reconnaître l’état émotionnel vécu par une autre personne tout en restant à ma place c’est-à-dire sans « tomber dans l’émotion vécue par l’autre » de cette même capacité de reconnaître l’émotion d’autrui, mais cette fois en y participant c’est-à-dire en l’éprouvant. Pour illustrer ceci, imaginez que vous écoutez une amie qui pleure et vous raconte son chagrin. Si vous êtes en empathie, vous reconnaissez l’émotion, mais vous restez en vous, ce qui vous donne la capacité d’accueillir la douleur de votre amie. Si vous êtes en sympathie, vous pleurez avec elle. Vous comprendrez qu’un spécialiste de l’accompagnement a plutôt intérêt à rester dans l’empathie qui lui permet d’aider ou d’accompagner plutôt qu’en sympathie qui plonge les deux personnes dans l’émotion. Dans le premier cas, une présence est offerte pour accueillir l’expérience de tristesse, dans le second, l’expérience de tristesse s’est étendue aux deux personnes.

La bienveillance requiert à mon sens une compétence essentielle : celle d’identifier la situation, d’entrevoir comment elle pourrait évoluer vers un mieux et d’ainsi décider de l’action à entreprendre pour maintenir ou tendre vers une situation qui soit meilleure qu’elle ne l’est actuellement. 

Quand je parle d’action, il ne s’agit pas de gesticulation. Ne pas agir c’est aussi agir.

Et lorsque j’écris entrevoir, je prends conscience que ce n’est pas une question de vision, mais bien de ressenti. Une personne bienveillante est connectée à l’environnement dans lequel elle est plongée. Elle est reliée aux autres par sa capacité d’empathie tout en restant présente à elle-même. Cette évaluation de la situation est plutôt de l’ordre de l’intuitif que du cognitif. C’est moins un calcul qu’une impression. C’est en quelque sorte la manifestation de la vie qui nous habite et qui nous offre l’énergie vitale qui permet de combattre l’entropie, de maintenir une structure d’ordre. Les Japonais appellent cette énergie le ki, les Chinois le Chi. Cette compétence est à la base de nos mécanismes de survie. Rester en vie, protéger le clan, perpétuer l’espèce. La bienveillance est l’émanation de ce mécanisme profond que l’on étend pour englober le système qui nous entoure. Être bienveillant, c’est être vivant et nourrir cette vie. C’est essentiellement par le corps – et ce que l’on appelle de plus en plus l’intelligence somatique en complément des intelligences émotionnelle et cognitive – que l’on peut incarner la bienveillance.

Vient alors la question de savoir si la bienveillance est un phénomène qui relève plutôt de l’émotionnel. J’ai la faiblesse de dire que non. Du moins pas en première instance. La bienveillance relèverait plutôt d’un état d’esprit, d’une propension. 

L’instinct de conservation de l’espèce est le fruit de l’évolution de notre cerveau reptilien vers le mammalien. Avec le développement du néo-cortex chez l’humain, cet instinct s’est étendu en acquérant une dimension cognitive pour déboucher sur cette inclination à la bienveillance. Celle-ci n’est pas acquise, elle se construit. Et elle s’entretient.

Cela me fait dire – au risque de choquer les âmes les plus sensibles ou idéalistes parmi vous – que la bienveillance peut être une stratégie.

Je m’explique.

Les développements récents de la psychologie positive ont démontré que les facteurs influençant le bonheur sont en grande partie sociaux. Pour le dire simplement : on ne peut être (vraiment) heureux si on est entouré de gens malheureux. On peut dès lors imaginer qu’une personne très égocentrée, découvrant que son bonheur dépend du bonheur des autres, puisse être amenée, par calcul, à être bienveillant et ainsi de décider de veiller au bien-être d’autrui. Dans ce cas, et nous pouvons être rassurés, cette personne ne risque pas de se perdre dans cette démarche en apparence altruiste puisqu’elle se place d’emblée au centre de la démarche.

Ce qui est intéressant dans cette expérience de bienveillance stratégique, c’est qu’elle fonctionne. Sans vraiment s’en rendre compte – même s’il l’espère – cette personne égocentrée va faire le bonheur des autres et par ricochet, le sien. S’ensuivra un bien-être général qu’elle ne manquera pas de poursuivre pour l’état émotionnel qu’il engendre. La personne altruiste à l’excès, elle, devra faire le chemin inverse et s’inclure dans la sphère de bienveillance que son attitude altruiste aura générée. À défaut, elle se contentera d’une certaine bonne conscience et du plaisir relatif d’assister en spectatrice au bonheur des autres, ce qui en soi est le début de son propre bonheur.

L’espace de bienveillance est donc un espace qui m’inclut et qui inclut les autres au sens très large du terme. Il est intéressant de noter que cet espace a également une dimension temporelle. La bienveillance – comme le bonheur d’ailleurs – s’intéresse peu au plaisir immédiat. C’est ainsi que je peux, en toute bienveillance opter de faire des efforts dans le présent pour un résultat meilleur dans le futur. C’est ainsi qu’un parent bienveillant obligera son enfant à rentrer avant minuit pour des raisons de sécurité ou d’hygiène de vie. Le parent altruiste serait à sa place tenté de donner carte blanche à l’adolescent.e. Connecté à son enfant, il veut lui faire plaisir quitte à oublier son anxiété de ne pas l’avoir entendu rentrer à l’heure convenue.

La bienveillance se manifeste également face à une agression, un comportement inacceptable. Elle consiste alors à ne pas tomber dans la sympathie dont je parlais plus haut c’est-à-dire à ne pas basculer dans la colère ou la violence exprimée par la personne en face de nous. C’est ce que j’appelle la bienveillance martiale. « Tu m’insultes, tu m’agresses, je ne tombe pas dans le piège où tu voudrais me voir aller. Je ne deviendrai pas agressif. Encore moins violent. »  Je me bats – au sens figuré bien sûr – pour rester dans la bienveillance. Et cela n’a bien sûr rien à voir avec « me laisser faire ».

Cette bienveillance martiale est enseignée par l’AïkiCom qui applique la bienveillance dans l’esprit de l’aïkido qui est un art martial japonais non violent visant à transformer le combat et revenir au dialogue tout en veillant au respect de soi et de l’autre.

La bienveillance pour les professionnels de l’accompagnement.

Par professionnels de l’accompagnement, j’entends les psychothérapeutes, les coaches, les médiateurs, les assistants sociaux, les enseignants…

Le professionnel de l’accompagnement est une personne qui intervient dans le cadre d’une fonction, d’un rôle. Dans le cadre de son métier, il ou elle est amené.e à veiller à installer un climat relationnel particulier tout en s’appliquant à gérer un certain contenu, le litige, le trauma, le problème, le blocage de la personne. Pour fixer les idées, prenons le cas d’un médiateur qui reçoit deux personnes en conflit.

La bienveillance n’est absolument pas un prérequis. Elle n’est pas non plus une nécessité. Et encore moins une obligation. Le médiateur a été formé au processus de la médiation et peut gérer le rendez-vous en restant dans les limites de ce qui est attendu de lui. Avec la venue et le développement vertigineux de l’IA (intelligence artificielle), on pourrait dire que le médiateur pourrait, à terme, être remplacé par un système expert, un robot, qui exécuterait son algorithme de médiation de manière satisfaisante. Cet algorithme autoapprenant s’améliorerait en plus, à chaque séance.

Par contre, s’il s’agit d’ajouter la bienveillance au sens décrit ci-dessus, nous commençons à identifier ce qui donne une marge confortable avant que le robot vienne prendre la place de l’humain dans les cabinets de médiation.

Si vous avez suivi mon propos jusqu’ici, vous l’aurez compris : il ne s’agit pas ici d’une bienveillance bisounours, d’un état émotionnel particulier, mélange d’altruisme, d’abnégation, de calme olympien allié à une sensibilité exemplaire. Il s’agit d’une bienveillance au sens d’une perception fine, où l’intuition vient nourrir l’intelligence tant cognitive qu’émotionnelle. Une compétence fondamentalement humaine de perception et de compréhension. Cette bienveillance contribue à ce qui produit 80 % de l’efficacité de l’intervenant : sa capacité d’installer un climat relationnel sécurisant, où règne la confiance, où les médiés se sentent entendus et compris et où ils peuvent se dire, même en présence de la partie adverse. Le médiateur bienveillant esquive les périls de l’altruisme qui peuvent lui faire quitter ce que d’aucuns appellent sa neutralité. Il reste attentif aux parties en présence tout en restant présent à lui-même. Et lorsque l’une ou l’autre partie est prise par l’émotion, agresse, crie, manipule ou provoque, il peut, en restant centré sur la bienveillance du système – le système étant ici en premier niveau constitué des parties et du médiateur – agir pour revenir dans le cadre relationnel propice à la démarche de médiation. C’est ainsi que le médiateur peut être amené à s’exprimer en acceptant que cela ne fasse pas nécessairement plaisir à l’une ou l’autre partie. C’est ainsi enfin qu’il pourra agir en vue de restaurer un climat de dialogue qui permettra de dégager des pistes pour un accord futur.

En conclusion, la bienveillance est une attitude de vie qui nous rend infiniment humains et reliés pour agir et ainsi contribuer à embellir la vie.

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