Ce matin, c’était le jour de la marmotte.
J’accompagnais mon épouse à la gare avec notre chien, comme beaucoup de matins. Et j’ai vécu une expérience assez particulière — en fait, tout à fait ordinaire. Mais en fonction de notre état d’esprit, l’ordinaire peut devenir particulier.
En arrivant à la gare, j’entends derrière moi la voix d’un papa anglophone qui parle à son fils en le conduisant à l’école toute proche. Ce n’est pas la première fois. Ce qui a déclenché cette reconnexion aux jours passés était assurément le fait d’entendre un père s’adresser en anglais à son enfant. Suffisamment exceptionnel pour activer ce processus de remémoration.
Après avoir laissé mon épouse sur la plateforme menant au quai, je me dirige vers le bois pour la suite de ma promenade et je croise, comme chacun de ces matins, le même chauffeur de bus qui s’est pris d’affection pour mon chien — surtout depuis le brillant jeu de mots du jour où il m’a demandé si c’était un Springer et lorsque je lui avais répondu que c’était un *Tec-kel*, jeu de mot entre teckel et le TEC (la compagnie de transport en commun qui l’emploie) qu’il a adoré.
Et là, je me suis dit : c’est marrant, cette petite interaction matinale, régulière, à la même heure, au même endroit, avec le même chauffeur. Prise de conscience de vire ou de revivre le même événement.
Je continue à marcher et je croise, comme les jours précédents, une dame âgée avec son chien. Quasi au même endroit. La même dame. Le même chien. En voyant le mien, elle s’effraie un peu pour son compagnon à quatre pattes qui déjà s’agite. Les autres jours, tantôt elle faisait un détour, tantôt elle attendait que je passe. Cette fois-ci, je la rassure : « Ne vous inquiétez pas, je passe par l’autre côté. »
Puis je m’engage dans la descente vers le bois. Je croise des étudiants qui rejoignent la gare pour se rendre à l’université de Louvain-la-Neuve. Ils sont plongés dans leurs pensées, légèrement essoufflés par la montée. Comme chaque jour.
Et je me dis : ça y est, je vis le jour de la marmotte. Il ne manque plus que cette maman avec ses deux jeunes enfants, qui partent manifestement plus tard et n’en sont encore qu’au commencement de la montée quand je les croise.
Et comme dans le film *Un jour sans fin* (le jour de la marmotte), j’anticipe le fait de les voir. Ils sont là, évidemment.
Et ce matin, au lieu de simplement traverser ma routine, je m’interroge sur elle. Sur la notion même de routine en fait.
Pendant longtemps, j’ai considéré que la routine était un concept négatif. J’aime la nouveauté, j’aime les choses nouvelles. Mais la routine a du bon. La routine nous installe dans un état de confort.
Et je sais — on peut aussi voir le confort comme quelque chose de négatif. Ne dit-on pas qu’il faut « sortir de sa zone de confort » ? Pourtant, cela me fait penser à Austin Kleon, qui a écrit *Steal Like an Artist*. On pourrait croire que la vie d’un artiste est faite d’originalité, d’événements extraordinaires. Et pourtant, Kleon raconte qu’il se lève à la même heure chaque jour, sort son chien, fait du sport. Toujours la même chose. Et il dit à quel point il a besoin de cette routine — de ce climat de sécurité, de confiance — pour pouvoir libérer sa créativité.
Il y a, me semble-t-il, une voie médiane à trouver.
D’un côté, la productivité à tout prix — cette course effrénée qui finit par nous transformer nous-mêmes en produits, en rouages de la chaîne. La souris qui fait tourner sa roue. De l’autre, le lâcher-prise total qu’on rencontre parfois, qui semble tellement déconnecté du réel.
Entre les deux, il y a peut-être la routine choisie. Ces moments qui vous baignent dans un océan de calme, qui vous permettent de relâcher la pression et de laisser venir ce qui viendra. Des moments de sérendipité.
Alors si je peux me permettre un conseil : trouvez vos moments de routine. Et laissez-vous surprendre par le plaisir de l’ordinaire. Savourez le jour de la marmotte.