Il y a une petite phrase qui circule et qui paralyse beaucoup de monde : « Comment peux-tu acheter une Tesla si tu détestes Elon Musk ? » Ou sa version climatique : « Comment peux-tu militer pour l’écologie en prenant l’avion ? » Derrière la pique, il y a une idée tenace : pour avoir le droit de s’engager, il faudrait d’abord être irréprochable. Cohérent à cent pour cent. Entier.
Deux voix viennent désamorcer ce réflexe : la journaliste Salomé Saqué et le psychanalyste Miguel Benasayag, ancien résistant à la dictature argentine. Leur conversation dessine une vision beaucoup plus pragmatique — et beaucoup plus respirable — de l’engagement.
La première idée est contre-intuitive : exiger d’être parfait avant d’agir ne rend pas plus efficace, ça empêche d’agir, tout simplement. Si je me dis « je n’ai pas le droit de m’engager tant que je prends l’avion », je me condamne moi-même à l’impuissance. Je passe mon temps à inspecter mes propres contradictions au lieu de faire quoi que ce soit.
Benasayag appelle ça le « narcissisme de la pureté ». On croit se montrer exigeant ; en réalité, on se neutralise.
Saqué le dit autrement : vouloir une cohérence morale absolue, c’est une impasse. Elle a un smartphone, on le lui a reproché, et alors ? Personne n’est cohérent à cent pour cent. Attendre de l’être, c’est ne jamais commencer.
L’argument « regardez, elle dénonce le système mais elle a un iPhone » ne sert d’ailleurs pas le débat : il le déplace. On ne discute plus du fond, on disqualifie la personne sur ses petites incohérences.
C’est commode, surtout pour qui ne fait rien : si personne n’a le droit d’agir sans être parfait, alors l’inaction se justifie d’avance.
Le plus souvent, celui qui pointe la contradiction de l’autre ne cherche pas à mieux faire — il cherche une bonne raison de ne pas bouger.
La conséquence est libératrice : pas besoin de se « purifier » d’abord.
On s’engage avec ce qu’on est, avec ses contradictions, dans le présent.
Benasayag se méfie du militant sacrificiel, celui qui voudrait tout donner à un idéal lointain et parfait. Il préfère celui qui agit là, maintenant, dans le réel.
La question piège « est-ce que je suis à la hauteur ? » n’aide personne.
Sa réponse tient en une phrase : il n’y a rien à atteindre, il faut simplement y aller.
Mais il y a un second piège, exactement inverse du premier, et tout aussi paralysant. Benasayag rappelle que s’engager, aujourd’hui, est devenu plus confus qu’avant. Sous la dictature argentine, l’ennemi avait un visage : des militaires, des tortionnaires, des gens identifiables en face de soi. On savait contre quoi on se battait. C’était simple — pas facile, mais simple.
Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment quelqu’un en face. Ce qui freine le changement est diffus : des logiques de marché, des habitudes, des mécanismes dans lesquels nous sommes nous-mêmes pris ; et surtout une immense majorité silencieuse qui, par son inaction, conforte le statu quo, plus l’ensemble des acteurs qui ont intérêt à prolonger la situation actuelle — même quand elle devient intenable, même quand elle nous mène droit dans le mur.
Face à ce brouillard, un sentiment monte qui ressemble lui aussi à une bonne raison de ne rien faire : « C’est trop compliqué, tout est lié à tout, je suis si petit là-dedans, je n’y peux rien. »
Ce sentiment n’est pas idiot — il est même assez lucide, car oui, le monde est compliqué. Le problème, c’est ce qu’on en fait. Saqué le dit nettement : la complexité ne doit pas devenir un alibi confortable de l’inaction.
Et l’on voit alors que les deux pièges se rejoignent. La pureté impossible (« je ne suis pas assez irréprochable pour agir ») et la résignation devant la complexité (« c’est trop compliqué pour que mon action change quoi que ce soit ») ont l’air opposées : l’une se croit très exigeante, l’autre très lucide. Mais elles mènent au même endroit, l’immobilité. Entre les deux, il y a un troisième chemin : agir imparfaitement.
Prenons l’intelligence artificielle. Je peux trouver son coût écologique préoccupant et m’en servir quand même, peut-être au moment où j’écris ces lignes. Le réflexe de pureté dirait : tu n’as pas le droit de la critiquer si tu l’utilises. Le réflexe de complexité dirait : de toute façon tout le monde s’y met, je n’y peux rien.
Les deux débouchent sur l’inaction. Le troisième chemin consiste à discipliner mon usage plutôt qu’à l’abandonner en bloc ou à le subir sans y penser : me battre pour les usages qui en valent la peine — là où l’IA m’aide vraiment, rend possible ce qui ne l’était pas — et refuser les usages qui n’en valent pas, comme l’appeler à la place de Google pour une question banale, ou lui confier un rôle pour lequel elle n’est pas faite, tenir lieu de thérapeute. Ni zéro IA (pureté impossible), ni IA sans réfléchir (résignation) : faire en sorte que ce que cela coûte soit au moins justifié par ce que cela apporte.
Et surtout, on peut s’engager sans se pourrir la vie.
Avoir une conscience écologique ne devrait pas m’interdire de prendre l’avion quand c’est nécessaire. Elle m’inviterait plutôt à avoir un regard critique sur le choix : ce déplacement vaut-il la peine, existe-t-il une alternative raisonnable ? Si la réponse est oui, alors je prends l’avion, et personne n’est fondé à me disqualifier pour autant. Car renoncer à ce vol, le plus souvent, n’est qu’une goutte d’eau dans la mer : l’effort me prive et me complique l’existence bien plus qu’il ne soulage la planète. C’est justement la vertu de l’imperfection : elle autorise même, de temps à autre, des choix qui ne sont pas totalement justifiables, du moment que l’attitude d’ensemble reste consciente. Ce qui compte n’est pas la pureté de chaque geste, mais la lucidité de la démarche globale.
L’essayiste Corinne Morel Darleux, dans son livre au titre magnifique Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, le dit sans détour : l’idée que le monde changerait par contagion du bon exemple est une belle histoire qui, hélas, ne fonctionne pas. Même si nous devenions tous parfaitement exemplaires, nous n’aurions accompli qu’un quart environ de l’effort nécessaire ; le reste dépend de décisions qui nous dépassent largement. Réduire ses émissions, fermer le robinet en se brossant les dents, c’est très bien — à condition de rester lucide. Si on le fait pour sauver le monde, on sera déçu ; on le fait pour la dignité, sans lui prêter une portée révolutionnaire qu’il n’a pas. Ce n’est pas pour autant un permis de tout justifier : faire sa part garde du sens, à la mesure de ses moyens, car beaucoup ne peuvent pas, économiquement ou socialement, choisir l’option vertueuse. Et l’erreur serait de s’arrêter au geste individuel : le vrai levier n’est pas la culpabilité privée mais l’action collective — transformer l’effort solitaire en mouvement commun, sortir de la sidération, inventer ensemble d’autres manières de faire.
C’est là que les trois voix se rejoignent.
Plutôt que de chercher à « sauver le monde » — ambition écrasante et probablement perdue d’avance —, on peut cultiver la dignité de contribuer à nourrir sa beauté, et agir en cessant de nuire, même si cela ne nous sauvera pas.
On retrouve l’engagement sans promesse, avec une grâce en plus : ce n’est pas l’efficacité garantie qui donne son sens au geste, c’est la beauté et la dignité qu’il porte — et c’est aussi ce qui le rend désirable. Car ce qui pousse vraiment à agir, note Benasayag dans une veine spinoziste, ce n’est pas le devoir mais une joie qui nous dépasse, le désir de quelque chose de mieux : un engagement joyeux dure, un engagement triste s’éteint.
Saqué le confirme. Elle a longtemps cru indécent de s’autoriser plaisir, amour et repos face à la gravité du monde, avant de comprendre que ce n’était pas tenable ; pour changer les choses, il faut profiter de la vie, ne serait-ce que pour se rappeler pourquoi l’on se bat.
Et c’est précisément cette joie-là qui est contagieuse, bien plus que la pureté morale. Un engagement assumé sans culpabilité donne à d’autres, restés jusque-là inactifs, l’envie et la permission de commencer à vivre cette dignité. Vu ainsi, mes quelques écarts — l’avion pris quand il le faut — pèsent peu : ils sont largement absorbés par ce que l’exemple, lui, met en mouvement.
Reste la question concrète : par où commencer ? Par là où l’on est déjà. Saqué reprend une phrase d’Édouard Glissant : « Agis en ton lieu et pense avec le monde. »
Il y a mille manières de faire — dans une école, un quartier, un métier. Pas besoin d’attendre la grande cause héroïque, ni de hiérarchiser : il n’y a pas de « bon combat » supérieur aux autres. Chacun s’engage là où il peut, avec ce qu’il a. Faut-il être sûr de gagner ? Non. On fait les choses pour elles-mêmes, pas seulement pour un résultat garanti ; je n’ai pas besoin de la certitude de sauver le monde pour faire ma part aujourd’hui. C’est même une résistance en soi : quand on est convaincu que le pire est certain, on perd l’envie d’agir. Montrer qu’autre chose est possible, c’est déjà lutter contre le « il n’y a pas d’alternative ».
Au fond, ces voix renversent l’image classique de l’engagement. Ce n’est pas d’abord refuser, se priver, se sacrifier. C’est créer : montrer concrètement que d’autres façons de vivre, de travailler, de se relier aux autres et à la nature sont possibles.
La formule est de Deleuze : « Résister, c’est créer. »
Alors non, tu n’as pas besoin de devenir un saint pour avoir le droit de t’engager. L’exigence d’être entier est un piège, et le découragement devant la complexité en est le piège jumeau.
La vraie question n’est pas « suis-je assez pur ? » ni « est-ce seulement possible ? », mais « qu’est-ce que je fais, là où je suis, avec ce que je suis ? »
Et on peut le faire avec lucidité, avec dignité, et sans se pourrir la vie. Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce.
D’après une interview de Salomé Saqué et Miguel Benasayag par Anne-Sophie Moreau parue dans la revue Philosophie Magazine Hors-série “Philosophes résistants” du 13 mai 2026, enrichie des idées de Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia). Autres références : Édouard Glissant, Gilles Deleuze, Baruch Spinoza, Chowra Makaremi (Résistances affectives).